La fête est finie : Une réponse à VICE

Je lis Vice de temps en temps, surtout pour leurs reportages déjantés et abordant parfois un point de vue décalé et intéressant. Et puis parfois, il y a ce que j’appelle les « articles ouin-ouin », ceux dans lesquels un journaliste nous explique pourquoi notre génération (laquelle en fait ? les Y ? les Z ? les W ? On ne sait pas trop) est trop doomed et que mourir d’une overdose d’héroïne demain (ou équivalent) est encore la moins pire chose qui puisse nous arriver pour abréger nos souffrances (en substance. Héroïne, substance… Tu l’as ? Héhéhé).

Une expérience de pensée que je souhaitais faire depuis un moment, c’est un « droit de réponse » d’un des principaux intéressés (un membre de la génération décrite, quoi) à un de ces articles. Déconstruisant les affirmations faciles, les quelques sophismes, et certaines vérités, je me suis rendu compte que je suis parfois d’accord avec certaines choses, pas d’accord sur d’autres que je pensais consensuelles, et parfois pour des raisons inattendues.

La fréquentation de ce petit blog n’a rien à voir avec celle de VICE mais voilà à quoi cela pourrait ressembler. 🙂  Je réponds à cet article : Notre génération ne sait plus quand s’arrêter de faire la fête.

Petite précision d’emblée : je sais bien que le ton acidulé de Vice est le plus souvent un brin sarcastique et pas totalement sérieux. Cette réponse se veut dans le même ton, ne prenez pas tout ce que j’écris au premier degré le plus strict.

Et je sais aussi que l’auteur d’origine est anglais et ne décrit peut-être pas le même monde que moi, mais je pense qu’il y a suffisamment de similitudes pour que la réponse soit pertinente.

Conversation virtuelle avec un journaliste qui ne la lira probablement jamais, et qui ne doit de toute façon même pas lire le français.

 

Notre génération ne sait plus quand s’arrêter de faire la fête

On attaque dès le titre : ah si si, elle sait très bien quand s’arrêter : quand il y a plus d’argent dans le porte-monnaie. C’est-à-dire assez tôt dans le mois pour pas mal d’entre nous.

Story of a millenial life.

 

La fête, c’est bien quand on a 19 ans. Après, c’est toujours triste et ça transforme les gens en alcooliques dégénérés.

Parfois, je me demande dans quel sorte de cercle de l’Enfer de Dante vivent les journalistes de Vice.

Une vision somme toute très personnelle de l’enfer de Dante. Non exhaustive et avec beaucoup d’hésitation sur la hiérarchisation des « étages ».

J’ai assisté à un certain nombre de fêtes de taille et d’importance variées depuis mes 19 ans, et je n’ai encore jamais vu quiconque se transformer en alcoolique dégénéré. Et très rarement assisté à des « fêtes tristes ».

 

L’histoire de la « culture jeune » nous prouve que la jeunesse d’aujourd’hui est incapable de concilier son quotidien et sa vie sociale.

Pourquoi ? La vie sociale ne fait-elle pas partie du quotidien ? Croyez-vous que les « anciennes cultures jeunes » comme, au hasard, les blousons noirs dans les années 50, faisaient moins d’excès ou arrivaient davantage à concilier vie sociale et « quotidien » ?

 

L’énergie que l’on déploie un samedi soir rappelle les rituels tribaux.

Ça, je me suis déjà fait la réflexion tout seul, je suis entièrement d’accord et c’est un outil de construction sociale extrêmement fort et ancré dans notre culture (de quelle culture parle-t-on ici… Bonne question), effectivement.

 

Elle n’est pourtant que notre seule source de réconfort.

Vous devriez peut-être essayer la poterie ? Il paraît que ça détend…

 

Faire carrière ou avoir des enfants ne constituent plus des exutoires pertinents. Pendant quelques brèves années, tout se résume à prendre de la drogue, à se retrouver dans des états pathétiques et à insulter ceux dont la tête ne nous revient pas.

Parle pour toi Thomas. Disons plutôt que je connais les trois cas de figure à peu près dans notre tranche d’âge : des gens qui ne vivent que pour faire carrière, d’autres déjà obsédés par les prénoms de leurs futurs enfants (qu’il faut impérativement avoir avant la trentaine, sinon c’est trop tard !), et d’autres encore qui ne cherchent qu’à rester dans les nuages le plus longtemps possible sans jamais penser au lendemain (c’est leur choix, auquel je n’adhère pas, mais que je ne juge pas). Et encore d’autres, comme moi, qui ne se reconnaissent dans aucun de ces « exutoires ». Je suis où, dans cette classification ?

 

Cette indulgence vis-à-vis de notre décadence influence nos mentalités depuis des décennies ; elle est inhérente au fonctionnement du néocapitalisme, symptôme d’une vanité sempiternelle et de la vacuité de la condition humaine.

Trop de mots compliqués juste pour dire que les gens aiment bien décompresser de temps en temps, non ? Parler de décadence parce qu’on passe notre temps à zoner sur Facebook et Twitter en attendant impatiemment que notre journée de boulot de merde se termine pour aller s’envoyer des canons au bar en bas de la rue, c’est peut-être un peu fort… Quel est le rapport avec le néocapitalisme ? Je peux comprendre qu’à ce sujet, on puisse parler de vanité (n’a-t-on pas trop facilement le sentiment qu’on est « au-dessus » du boulot qui nous a été attribué ? Qu’on mériterait forcément mieux ?), mais, aussi vaniteux que cet état d’esprit puisse être, évacuer le stress et la frustration résultants, en allant au bar par exemple, n’est-ce pas là le parfait exemple de la non-vacuité de la condition humaine ? Une preuve qu’on est pas des robots, en somme…

 

Vous et vos amis ressemblez à des âmes en peine, à la recherche de la vérité ultime via un hédonisme amoral.

Je peux comprendre ce point de vue de l’auteur : une partie de notre génération, paumée, sans repères, s’abandonne dans la débauche et les excès de toutes sortes en attendant que quelqu’un fasse quelque chose pour peut-être un jour les repêcher et les « sauver ». Ce qui n’arrive en général jamais, suite à quoi les intéressés, qui finissent tôt ou tard par se rendre compte que quand même, ils sont en train de déconner grave, ont plusieurs recours :

  • rentrer « dans le droit chemin », trouver une formation qui leur convient et aller sérieusement au bout pour s’intégrer tant bien que mal dans la vie professionnelle,
  • rester aux crochets de leurs proches le plus longtemps et le plus lourdement possible, tout en préservant le plus possible leur mode de vie dysfonctionnel
  • partir en trek autour du monde (ou équivalent) pour « se donner le temps de réfléchir »…

Clairement l’auteur semble faire référence à la deuxième catégorie. Mais encore une fois, j’ai connu plus d’une personne à qui on avait prédit n’avoir « aucun avenir », parfois en raison de ce genre de comportement, et qui s’en sont, aujourd’hui, limite mieux sorties dans la vie que moi, à qui personne n’a jamais fait une quelconque remarque.

Qui sont les vraies âmes en peine, ceux qui travaillent dur depuis le début sans pour autant jamais vraiment réussir à se tailler une place stable, pérenne et à la hauteur de leurs efforts dans la jungle de la société, ou ceux qui, après avoir pris une période de « séchage de cerveau » pour totalement s’oublier, savent mieux repartir ensuite ?

Et qui nous dit que même ceux qui ont un boulot stable et bien, voire très bien payé, n’en sont pas malgré tout malheureux ?

crédit : Fiamma Luzzati

La question reste ouverte et abordée de manière très superficielle (la réalité est plus complexe…).

Et ce que l’auteur semble oublier de dire, c’est que cette dynamique, c’est pas nouveau : à mon avis, ça a existé partout et à toutes les époques.

 

Aujourd’hui, même les nerds qui profitent de leur pause déjeuner pour dévorer des livres de fantasy sombrent dans cette torpeur festive. De nos jours, s’abstenir est bien plus transgressif que de se défoncer jusqu’à la mort.

Je pense qu’un jour, il faudra qu’on redéfinisse les limites de ce qu’est un nerd. Admettez qu’aujourd’hui, Le seigneur des anneaux ou Le trône de fer sont devenus totalement mainstream, et ne sont plus l’apanage des nerds. Du coup, c’est un peu réducteur de prendre l’image éculée du nerd amateur de livres de fantasy. Je ne sais pas ce que l’auteur entend par « torpeur festive ». Par ailleurs, de nos jours, s’abstenir est effectivement plus remarquable que de se défoncer jusqu’à la mort (à rapprocher de la tendance, pas si jeune, straight edge), mais peut-on aller jusqu’à dire que c’est transgressif…

 

Je crois que nous ne savons plus comment aller de l’avant.

La question n’est pas tant comment que pourquoi… Aujourd’hui, les perspectives d’avenir de nombre de jeunes adultes, c’est quoi, pêle-mêle ?

  • Un marché de l’emploi super-prédateur où on a en général le choix entre un boulot « à la con » mal payé, et un boulot intéressant et/ou enrichissant mais super mal payé, voire pas payé du tout. Je donne ici un sens relatif à « boulot à la con », c’est-à-dire que je n’entends pas forcément par là « caissière à Lidl », mais, plus généralement, un boulot que vous préféreriez ne pas faire, eu égard à votre niveau de formation ou vos envies personnelles, mais que vous avez accepté parce que vous n’avez rien trouvé de mieux et qu’il faut bien manger. « Mal payé » est ici aussi relatif, bien sûr. On n’a pas tous les mêmes standards de vie, ni les mêmes besoins. Remplacez par le montant que vous, vous considéreriez « mal payé » pour le travail accompli. En plus de tout ça, il y a ici deux choses distinctes : d’une part, les boulots dits « utiles » mais injustement rémunérés : paradoxalement, beaucoup de boulots vides de sens, « confortables » voire quasiment fictifs (je ne m’hasarderai pas à donner d’exemples) sont très bien payés, tandis que des éléments-clés de notre société (les infirmières, les éboueurs, les enseignants…) ont un salaire horaire délirant (très peu payés pour une charge horaire infernale). Et d’autre part, les boulots dits « passion », qui sont en général les plus enrichissants sur le plan personnel, mais qu’il vous sera difficile d’exercer pour des tas de raisons (manque d’argent, de visibilité…). La société vous pardonne très rarement de faire ce que vous aimez vraiment et de gagner votre vie avec ça (pour le coup, c’est un super lieu commun, ça… désolé !). Oui, aujourd’hui en France, quand on est écrivain, concepteur de bijoux maison, illustrateur, intermittent du spectacle, vidéaste sur YouTube, développeur de jeu vidéo indépendant, auto-entrepreneur de tout poil… Quand on arrive à se payer quelque chose à la fin du mois, c’est déjà une grande réussite !
  • Un marché de l’immobilier toujours plus prédateur et anxiogène qui fait que pour beaucoup, l’accès à la propriété, qui reste de nos jours, je le rappelle, un des investissements les plus sûrs et sensés qu’on puisse envisager pour un particulier, est un doux rêve qui ne se concrétisera peut-être jamais (ou bien, si on parle d’une chambre de bonne de 8m² sous le toit dans le 20ème…)
  • Une surpopulation rampante au niveau mondial qui devrait vous faire réfléchir à deux fois avant de n’avoir ne serait-ce que votre premier enfant, sans compter la charge financière non négligeable en temps de crise. Parce que, certes, c’est pas la crise pour tout le monde, mais je parie que pour toi, si. Faudrait voir à pas déconner non plus, hein.
  • Une géopolitique internationale instable et menaçante. Trump, Corée du Nord, Russie, Syrie, Catalogne, Brexit, Israël, Palestine, Daesh, Venezuela, Yémen, Iran, Chine… Tant de mots qui font frémir tant leurs implications pourraient nous sauter à la gueule demain. Après des dizaines d’années de relatif statu quo, la tectonique des plaques diplomatiques se remet en route, et à une heure où le monde aurait grand besoin d’unité et de solidarité (dérèglement climatique, réfugiés, génocides, tensions…), force est de constater qu’au contraire, le « chacun pour soi » commence à refaire surface, et ce n’est pas bon signe du tout du tout. Je parle bien ici du niveau « macro » géopolitique plus que sociétal, même si les deux, au final, se rejoignent. Et pour revenir sur les réfugiés : vous pensiez que la vague de migrants fuyant la Syrie, la Libye et autres pays en guerre a été une catastrophe sur le plan international ? Ce n’était qu’un avant-goût de ce qui nous attend, en tant que civilisation. Attendez qu’il y ait les premières vraies grosses vagues de réfugiés climatiques ! Cela posera un double problème, car premièrement, le volume de gens sera beaucoup plus important, et deuxièmement, contrairement à une guerre qui s’arrête forcément un jour, suite à laquelle on peut garder espoir que les habitants puissent retourner « chez eux », personne ne pourra retourner vivre dans une région durablement sinistrée et/ou rendue inhabitable par le climat. Puis, s’ensuivront tous les problèmes imaginables dans ce genre de situation : explosion de la densité de population, réduction des terres arables, raréfaction des ressources, tensions aux frontières, racisme, ostracisme… Et pour finir, guerres. Et vu comment l’évolution du climat est partie, c’est sûr que ça arrivera, tôt ou tard. Vivement dimanche prochain, hein ?
  • Une biodiversité atteignant depuis plusieurs années un niveau alarmant, une gestion des rejets humains catastrophique, sous le joug de grands groupes industriels cherchant toujours plus de profit au détriment de l’environnement, une sixième extinction de masse annoncée… L’Humain serait-il en train de donner tort à Louis Armstrong ?

 

Les étudiants et les adolescents ne sont plus les seuls à nier la réalité ; ils ont été rejoints dans leur fuite éperdue par des adultes de vingt, voire trente ans.

Parfois, il faut savoir fuir quand une situation semble trop dégénérer. Celui qui n’a jamais peur n’est pas courageux, mais fou.

Courage Fuyons… RIP M. Jean Rochefort.

 

Adultes, ils ne sont pas encore en pleine possession de leurs moyens ; leur volonté semble inexistante puisqu’ils sont incapables de cesser de consacrer leurs nuits à des ivresses maladives qui s’achèvent irrésistiblement devant des urinoirs glauques, à méditer sur les tourments qui les habitent. Pourtant, ils refusent de tout abandonner et d’accepter de grandir. Bref, ce sont des mecs comme moi.

Comme dit précédemment, c’est bien loin d’être le cas pour la majorité de cette tranche de population.

Voilà ma génération ; une génération que l’on n’a pas incitée à mûrir. Nous n’avons pas d’enfants dont nous occuper, pas de créances à rembourser.

Une fois de plus, parle pour toi Thomas. Beaucoup de génération Y sont désormais dans une de ces situations, voire souvent les deux en même temps. 🙂 Car ce qu’on oublie un peu trop souvent de dire, je trouve, c’est qu’aujourd’hui, pour avoir des projets d’une quelconque ampleur (maison, enfants… Et l’un conditionne souvent l’autre ou vice-versa…), on est obligé de vivre à crédit. Que ceux qui trouvent ça normal dans une société riche et prospère lèvent la main.

Que l’on incite pas les gens à mûrir… Ça, c’est probablement en partie vrai. Une population infantilisée et déresponsabilisée est plus facilement manipulable et exploitable (travail, opinions, consommation…).

 

Les services de santé publique nous maintiennent plus ou moins en vie. Nos boulots nous permettent tout juste de gratter assez d’argent pour nous nourrir, nous loger et rester propre. Seuls les engueulades de nos patrons et les coups de téléphone inquiets de nos familles essaient tant bien que mal de nous arracher à notre mode de vie insalubre. Une armée de glandeurs gâtés par le système, perdus dans le labyrinthe de l’immaturité – voilà ce que nous sommes.

Cette phrase est un contre-sens total : comment pourrait-on être « gâtés par le système » si ce même système nous donne à peine de quoi survivre ? C’est pas ma définition d’être gâté… Mais oui, là où je suis d’accord, c’est que notre société encourage les jeunes générations à un mode de vie frugal et sans chichis, pour rester politiquement correct. 🙂

Je sais ce que vous pensez ; alors, allez-y, dites-le, criez-le. Je ne suis qu’un pauvre mec en pleine « crise identitaire », qui « a peur de s’engager ». Je ne suis qu’un « gros con ».

Si j’ai appris quelque chose après toutes ces années, c’est bien que dans l’ensemble, on manque tous de compassion. Pour les autres mais aussi pour nous-mêmes. Ce genre d’auto-jugement n’est donc pas très surprenant, mais je n’aurais par conséquent pas tendance à être aussi dur. Aujourd’hui, on vit dans un monde troublé, instable, en changement constant et rapide, entourés d’anciens aux conseils obsolètes, qui n’ont pas vécu les mêmes choses que nous. On ne se reconnaît déjà plus dans l’image et les codes de la société d’il y a à peine vingt ans.

Être raciste, xénophobe, sexiste, harceleur, bref, manquer de respect d’une façon ou d’une autre fait de vous un gros con. Quand on est jeune et qu’on est par conséquent touché en permanence par ces mutations de société, faire une « crise identitaire », ou « avoir peur de s’engager » dans un monde aussi variable, je peux trouver ça compréhensible.  Ça ne fait pas de vous « un gros con ». Juste quelqu’un de normal, peut-être un peu stressé par la vie. Bienvenue au club.

 

Il était plus facile pour nos parents de grandir. En un sens, il était même impossible de ne pas mûrir. La société vous y poussait, que vous le souhaitiez ou non. À cette époque, même les classes ouvrières, même les Londoniens, même les personnes qui n’étaient pas allées à l’université pouvaient trouver un job bien payé. Ils pouvaient ainsi acheter une maison, se marier et avoir des enfants, profitant ainsi de tous ces attraits, qui faisaient de la banlieue de Londres un des endroits les plus agréables à vivre au monde. Certes, eux-mêmes étaient plus vieux que leurs parents lorsqu’ils décidèrent d’abandonner leur jeunesse. Et eux aussi déjà, avaient dû bien plus s’amuser que leurs géniteurs.

Ça, c’est plutôt vrai, mais je pense qu’il est important de rappeler que nous sommes autant les enfants de nos parents que de l’époque dans laquelle on vit. Nous ne sommes pas des individus déambulant de manière chaotique et désordonnée totalement coupés du reste du monde ! Au contraire, comme le reste des espèces vivantes en fait, on interagit sans cesse avec notre environnement, et c’est ce qui façonne nos expériences, nos envies, nos vies. On ne peut pas reprocher aux enfants d’aujourd’hui de ne pas déjà avoir la baraque, les trois gosses et le labrador que leurs parents avaient déjà à leur âge !

Parce que la société a tellement changé en si peu de temps. Je préfère penser que chacun fait, à chaque époque, du mieux qu’il peut avec ce qu’il a. Qu’objectivement, nous nous en sortions moins bien que nos prédécesseurs au même âge (et encore, c’est très subjectif ! ça veut dire quoi « bien s’en sortir » ?), ne peut pas nous être totalement imputé, je dirais même que pour beaucoup d’entre nous, cela ne dépend que très peu de nos décisions personnelles. Car si on dit souvent qu’il faut se donner les moyens de réussir, encore faut-il les avoir, à la base, les moyens, car ne faut-il pas d’abord avoir quelque chose avant de pouvoir (se) le donner ?

 

Cette année, The Economist a publié un article intitulé La Fin du baby boom ?, notant que le taux de fécondité des ménages britanniques chutait inexorablement. Il s’agit de la première baisse depuis 2001, et la plus importante depuis les années 1970.

En période de récession économique et d’augmentation des inégalités, la chute de la natalité pour une part importante de la population est en effet très peu surprenante (pour les raisons déjà abordées précédemment).

 

Les reportages qui ont suivi cette étude soulevaient plusieurs hypothèses pour expliquer ce phénomène : la hausse du prix de l’immobilier et l’instabilité économique, qui, ces dernières années, se sont nourries l’une de l’autre. Le taux de chômage élevé, les marges bénéficiaires qui se réduisent et le mètre carré excessivement cher sont de simple faits pour expliquer cette situation. Une autre étude tout aussi réjouissante démontre que pour acheter une maison à Londres, vous devez gagner au moins 130 000 euros par an. Bien sûr, il ne s’agit que de Londres, mais un Anglais sur dix vit dans cette agglomération. Les salaires y sont aussi plus élevés que dans le reste du pays. Si des villes restent bien moins chères, les salaires stagnent toujours. Si vous gagnez aujourd’hui 40 000 livres par an (50 000 euros), vous faites partie des gens les plus riches de la population britannique. Bref, c’est la merde.

Parallèlement, nous vivons malheureusement une situation similaire en France.

 

Il est vrai que de se baser exclusivement sur les enfants et la propriété entretient une idée très désuète de la maturité.

Oui.

 

Mais dans ce système économique construit sur la spéculation immobilière, l’accès à la propriété reste sans aucun doute votre meilleure chance d’utiliser à profit votre argent, plutôt que de le jeter dans le gouffre sans fond que représente votre loyer.

Oui !

 

Et puis, les enfants constituent un des rares catalyseurs qui vous convaincra une bonne fois pour toutes que la fête est finie.

Pour le coup, pas besoin d’enfants dans le monde d’aujourd’hui pour se convaincre que la fête est finie.

 

Si nous voulons éviter la grande dichotomie moderne, « émigrer ou fuir », nous devons penser à des nouvelles méthodes pour nous adapter à ce monde que nous n’avons pas choisi. La vie est dure, la situation est nulle pour tout le monde, mais il est peut-être temps d’oublier le temps qui passe en faisant autre chose que la fête.

Oui, oui, oui et oui !

 


 

Alors, après avoir virtuellement déconstruit ce que raconte ce pauvre journaliste, on serait en droit de demander : « Mais alors c’est quoi toi ta position sur notre génération ? », et voilà ce que j’en pense personnellement :

Là où je rejoins ce journaliste de Vice c’est qu’on pense tous deux que notre génération est dans une merde profonde, sur pas mal de niveaux. Mais peut-être pas pour les mêmes raisons.

Nous sommes la première génération à devenir adultes en présence d’Internet. Les précédentes l’étaient déjà, adultes, lorsque la technologie a vraiment fait boum. Ce qui a donné naissance à un casse-tête existentiel : le Net a un impact tellement important sur la destinée d’absolument n’importe qui sur Terre qu’il est difficile de prendre les anciens comme référence. Il y a fort peu de chances que nos vies ressemblent à celles de ceux qui nous ont précédé, et elles sont probablement déjà bien différentes, à l’exception de quelques points communs qui, eux, ne changeront jamais (on a déjà vu ça dans l’article).

Le problème de la technologie, c’est qu’on ne sait pas encore très bien comment l’intégrer dans nos vies. L’Internet peut être un formidable outil d’épanouissement comme le pire des vecteurs d’isolation, avec les effets qu’on connaît, dans les deux cas.

Et j’en veux pour preuve que je ne suis pas le seul à penser que malgré la sophistication de toutes nos mégalopoles ultra-high-tech, super- voire sur-connectées, l’humain ne s’est jamais senti aussi seul, perdu dans la masse. La foule solitaire comme aurait dit Riesman. La démocratie (demos kratos, le pouvoir du peuple) n’en a plus que le nom, empêtrée dans le marasme d’une classe dirigeante corrompue et verrouillant le plus possible le pouvoir. Cela fait un peu lieu commun, et pourtant c’est vrai.

Comme le dirait Étienne Chouard (une personnalité qui, j’en suis conscient, est loin de faire l’unanimité), les citoyens élisent désormais des maîtres et non pas des représentants, révocables à l’envi. Agglomérés dans de hautes sphères de pouvoir, ils forment une oligarchie privée, peu surveillée, et donc à la merci de l’influence des grands acteurs privés, le cinquième pouvoir, qui perpétue la déviance du pouvoir par l’argent, au profit de ceux qui sont déjà les plus riches : la ploutocratie.

Est-ce souhaitable ? Non, pas du point de vue du bien commun en tout cas.

Nos élus représentent-ils nos intérêts ? Pas forcément, et ce n’est pas normal.

Est-ce une vraie démocratie, responsable et impliquée dans la vie de la Cité ? J’espère que vous êtes d’accord quand je dis que non.

Enfin, c’est un peu le b-a-ba de la politique française actuelle, et il y a tellement de gens qui ont déjà décrit et démontré tout ça mieux que moi. Toujours est-il que dans un contexte aussi pourri (et encore, ça pourrait être largement pire…), cela vous étonnera-t-il de savoir que les députés qu’on pourrait qualifier d’honnêtes, travailleurs et intègres :

  1.  sont peu nombreux
  2. ne font pas long feu ?

Alors, on pourrait dire : « ouais, ainsi s’éteint la liberté, sous une pluie d’applaudissements, ET TOUT LE MONDE S’EN FOUT ! Je suis révolté ! »

Le problème, c’est que nombre de citoyens n’ont juste pas le loisir de s’intéresser à la politique, ou si peu. Il est très difficile de s’intéresser au bien commun (ou res publica, chose publique) lorsqu’on peine déjà à s’occuper de soi-même et des siens. Moi d’abord, et ensuite, seulement s’il me reste un peu de temps et d’argent, je m’occuperai des autres, de ce qui se passe autour de moi, ce qui se décide pour moi. Et c’est bien normal. Quand un individu devient étranglé par le coût de la vie, sa charge de travail, voire les deux, il devient soudainement beaucoup moins motivé pour analyser et décortiquer les magouilles qui s’organisent du côté des décideurs politiques. Et la classe dirigeante le sait et l’exploite très bien, tout cela dans le cadre d’un système plus général (cf. la théorie de l’espace social de Bourdieu, par exemple).

Les jeunes générations se sentent perdues, déboussolées dans un monde qui n’a pas l’air de vouloir d’elles et franchement, elles ont toutes les raisons de le penser. Que ce soit les vieux briscards de tous les domaines qui refusent de lâcher prise au profit des plus jeunes, ou plus globalement, l’humanité qui se développe d’une façon de plus en plus incontrôlable, nombreuses sont les raisons qui peuvent nous amener à dire que, qu’ils en soient conscients ou pas, « the kids aren’t alright » (contrairement à ce que disaient The Who, et conformément à ce que disait déjà The Offspring, fin des années 90, dans ce qui peut ressembler à une énième chanson de rock lambda mais dont le message est encore étonnamment actuel).

 

Je pense que notre époque manque de figures fortes positives, laisse proliférer et surmédiatise l’idiotie, le culte de l’apparence et les violences de tous types. Ajoutez l’instabilité géopolitique au niveau mondial, le peu de perspectives d’épanouissement au sein de notre société, pas d’emploi, pas d’argent, et vous voudriez blâmer les jeunes d’être déprimés par un avenir pareil ? Je ne dis pas que tout va mal, ce n’est pas vrai. Mais à notre époque supra-connectée, où tout se sait très vite, surtout les mauvaises nouvelles, j’aurai toujours tendance à penser qu’il faut une sacrée dose d’optimisme et d’abnégation pour vivre dans ce monde, et qu’on n’est pas tous suffisamment bien équipés pour y faire face…

Saviez-vous que le conflit israélo-palestinien dure maintenant depuis 70 ans ? On est en présence d’un conflit armé comptant comme un, sinon le plus sanglant, long et inextricable de l’histoire de l’humanité (même la Guerre de Cent Ans, si elle a en réalité duré plus, a été émaillée de nombreuses trêves), et aucune solution diplomatique ne semble en vue avant de nombreuses années. Est-ce à dire que la race humaine a, cette fois-ci, réussi à manufacturer un conflit parti hors de tout contrôle, que nous ne pouvons plus arrêter, qui se terminera, comme beaucoup avant lui, par la pire des solutions (l’extermination totale et complète d’un des deux camps) ? Il y a peut-être un pas ici que je ne franchirai pas, mais il est important d’admettre que si les meilleurs diplomates du monde n’ont jamais réussi à trouver une issue, ce n’est peut-être pas qu’ils sont incompétents, mais que le conflit a acquis une dimension et une complexité qui désormais nous dépasse. Et cette perspective, en la rattachant à d’autres conflits, en cours ou potentiels, est effrayante, si on prend en compte qu’en termes géographiques et militaires, le théâtre d’opérations est « petit ».

 


 

Autrement dit et pour conclure, notre société et, à plus grande échelle, notre monde est détestable sur bien des points. Alors, la bande-son qui pourrait peut-être vous venir à l’esprit, c’est ça :

 

Mais, nous savons également que le monde peut être un endroit charmant, paisible et juste ! Alors, je dirais plutôt, hang on little tomatoes, c’est pas le moment de se décourager, il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, mais peut-être qu’un jour…

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